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Guerre de 1870-1871

Quand des éléments de l'armée de la Loire

cantonnaient à Thuré

    A la lecture de « Thuré histoire d'une mémoire » (Geste Éditions) nous voyons que plusieurs régiments du 16e corps de la garde nationale mobile de l'armée de la Loire, formée en octobre 1870 et commandée par le général Chanzy, ont cantonné fin février 1871 à Thuré. Présence notamment attestée par deux actes des décès couchés sur les registres de l'état civil de la commune. Celui du moblot Edmond Raphaël Fournier, 22 ans, de la 7e compagnie, 2e bataillon, du 66e mobiles, né à Ambrière (Mayenne), décédé le 26 février 1871 à Thuré des suites de bronchite-pneumonie-thyphoïde et de Félix Houdet, 25 ans, du 38e régiment de marche, né à Saint-Mathurin près d'Angers (Maine-et-Loir), décédé à La Plante.
    Après la défaite de Sedan, la capture de l'empereur et l'effondrement de l'armée régulière, cette troupe composée en partie de mobiles et de volontaires, organisée depuis Tours, où à partir du 9 octobre Gambetta et le gouvernement de Défense nationale s'étaient réfugiés, mal commandée, mal entraînée, devait faire face à l'envahisseur, au plus fort de l'hiver, dans des conditions climatiques épouvantables, et lancer une contre-attaque afin de reconquérir Paris assiégé.
    Le gouvernement ayant ensuite quitté Tours pour Bordeaux, et après la bataille perdue du Mans le 11 janvier, cette courageuse armée, défaite, fait retraite et doit se replier dans des conditions déplorables vers Laval, où les Prussiens épuisés ne la poursuivent pas et où elle apprend le 29 janvier la capitulation de Paris et la conclusion d'un armistice de vingt et un jours avec Bismarck. Paris n'étant plus maintenant l'objectif de l'armée de la Loire, les hommes de Chanzy passent le fleuve, font mouvement vers le bassin de la Vienne afin de couvrir Bordeaux et le sud de la France et se préparer à une éventuelle reprise des hostilités en cas d'échec des négociations de paix.
    Plusieurs régiments terminèrent cette campagne dans la Vienne et c'est donc là, à Thuré, où ils cantonnaient, qu'ils apprennent la signature de la paix. Ils rendirent armes, effets de campement et reprirent la route pour rentrer dans leurs foyers.
    Combien de régiments sont passés par Thuré ? Au moins quatre : le 66e régiment de gardes mobiles du département de la Mayenne, le 8e régiment de mobiles de la Charente-Inférieure (la Massardière, du 22 février au 6 mars), le 33e mobiles du département de la Sarthe (la Plante, les Bardinières, du 22 février au 16 mars) et le 38e régiment de marche.
    Grâce à Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, il nous est facile de trouver des témoignages écrits du passage de ces compagnies de mobilisés à Thuré :
    En voici les principaux extraits :

Gambetta lance l'appel à la levée de masse

« La patrie était en danger, la France avait besoin de tous ses enfants, ce fut alors seulement que l'on songea à tirer parti de la garde nationale mobile, dont l'organisation avait été arrêtée par la loi du 1er février 1868. D'après cette loi, la garde nationale mobile se compose des jeunes gens des classes des années 1867 et suivantes qui n'ont pas été compris dans le contingent, en raison de leur numéro de tirage, de ceux des mêmes classes auxquels il a été fait application des cas d'exemptions prévus par les numéros 3, 4, 5, 6 et 7 de l'article 13 de la loi du 21 mars 1832 et ceux des mêmes classes qui se sont fait remplacer dans l'armée. D'après les dispositions transitoires relatives au titre II, font également partie de la garde mobile, à partir de la promulgation de la dite loi, sauf les exceptions prévues par l'article 4, les hommes célibataires ou veufs sans enfants, des classes de 1866, 1865, 1864, qui ont été libérés par les conseils de révision. Enfin, la loi du 16 août 1870 vint ajouter les exonérés des mêmes classes qui, aux termes mêmes de la loi de février 1868, ne faisaient pas partie de la garde mobile. Ainsi recrutée dans toute la France, et comprenant toutes les forces vives de la nation, elle devait fournir une bien puissante armée. »

Extrait de Récits des opérations militaires auxquelles ont pris part les mobiles de la Charente-Inférieure au 16e corps d'armée de l'armée de la Loire, par P.-A Fradet, chef de bataillon et J.-E.-A. Robert, capitaine.

8e MOBILES

Campagne de 1870-1871

Armée de la loire

16e corps

Histoire du 8e régiment de mobiles (Charente-Inférieure)

par L.-A. Vignolle, lieutenant commandant de compagnie au 3e bataillon

Page 32 et suivantes. _ Le 10 février, le 16e corps quitta Laval, prenant la direction de Châtellerault, où il arriva le 22 ; le 8e mobiles se rendit à Thuré, à cinq kilomètres de la ville (le lieutenant Roy de Loulay, guéri de ses blessures, y rejoignit son régiment) ; les 1er et 2e bataillons furent cantonnés dans ce village ; le 3e alla cantonner dans un vieux château en ruine, appartenant à M. de la Massardière, homme très riche, mais n'ayant pas le cœur généreux. Ce citoyen n'avait pas eu à souffrir des maux de la guerre, aussi eut-il le courage et l'audace de réclamer des bons pour le bois et la paille qu'il avait fournis aux mobiles. Est-ce là le devoir d'un Français ?

Du 22 février au 6 mars, le 8e mobiles resta à Thuré, continuant à se perfectionner.

Le 25, arrivée à Thuré du commandant Dumontet ; il apprend qu'il est destitué depuis peu ; il proteste et fait signer sa protestation par cinq ou six capitaines du régiment ; il n'osa pas demander l'appui de tous les officiers du régiment, un refus était inévitable ; muni de sa protestation, il fut réclamer, à Bordeaux, et réussit à se faire nommer provisoirement lieutenant au 72e régiment de ligne, à Clermont.

Le 7 mars, on changea de cantonnement ; le village de Targé, à cinq kilomètres derrière Châtellerault, nous fut désigné ; on y resta jusqu'au 17, date où le régiment fit la remise de ses armes.

Le 19 mars, le 8e mobiles laissa Targé, se rendit dans la Charente-Inférieure, en traversant les départements de la Haute-Vienne et des Deux-Sèvres, et fut licencié au lieu de sa formation.

Voilà qu'elle fut l'histoire militaire du 8e régimenet de mobiles, pendant la campagne, à l'armée de la Loire.


Campagne de 1870-1871

Récit des opérations militaires auxquelles a pris part le régiment des Mobiles de la Charente-Inférieure
au 16e corps de l'armée de la Loire

Par P.-A. Fradet, chef de bataillon et J.-E.-A. Robert, capitaine


Page 37 et suivantes. _
Cantonnement du 8
e mobiles à Thuré, puis Targé.

Le 11 février, le 16e corps quitta Laval, se dirigeant sur Châtellerault, où il arriva le 22, et fut cantonné dans les environs ; le 8e régiment occupa Thuré, petit village à cinq kilomètres de la ville. Dans les derniers jours de l'armistice, les troupes furent employées à faire des tranchées (lire 20e lettre écrite à ses parents par le mobile Pierre Eugène Priouzeau) et des épaulements pour protéger les abords de Châtellerault ; l'artillerie fut établie et chaque régiment fut envoyé au poste qu'il devait occuper. L'armistice devant expirer dans la nuit du 26, tout était prêt pour la reprise immédiate des hostilités, lorsqu'arriva dans la soirée la nouvelle de la signature des préliminaires de paix.

Depuis ce moment jusqu'au 5 mars, le régiment resta à Thuré ; à cette date, la 2e brigade alla prendre de nouveaux cantonnements dans la commune de Targé, située à cinq kilomètres en arrière de Châtellerault, où elle séjourna jusqu'au 17. Ce changement avait été opéré pour améliorer la situation des troupes qui, imparfaitement logées à Thuré, avaient beaucoup souffert du froid.

Le 14, M. Fradet qui, en l'absence du colonel, commandait le régiment, demandait à M. le curé de Targé de vouloir bien célébrer un service funèbres en l'honneur des mobiles de la Charente-Inférieure morts pendant la campagne. Nos aumôniers, quelque temps auparavant, avaient été rappelés dans leur diocèse. M. le curé de Targé accueillit avec empressement cette demande et se mit à la disposition du commandant. Le lendemain, 15, le régiment tout entier assista à cette touchante cérémonie : officiers et soldats, réunis dans une pieuse pensée, avaient voulu honorer la mémoire et rendre un dernier devoir non seulement à ceux aux côtés desquels ils avaient combattu et qui étaient morts glorieusement en luttant pour la délivrance de la patrie, mais encore à ceux qui n'avaient pu supporter les nombreuses fatigues de la campagne, et que la mort avait frappés avant d'avoir vu l'ennemi.

Le 17, le régiment fit la remise de ses armes.

Avant de se séparer des troupes réunies sous son commandement, le général Barry leur adressa un ordre du jour qui nous manque, et que, pour cette raison, nous regrettons bien vivement de pouvoir reproduire ici.

Enfin, le 19 mars, le 8e mobiles laissa Targé pour se rendre dans la Charente-Inférieure où chacun des trois bataillons fut licencié au lieu de sa formation.


33e MOBILES

Un régiment de l'armée de la Loire

Histoire du 33e mobiles

(Département de la Sarthe)

par le lieutenant-colonel commandant vicomte de la Touanne

(18 août 1870 – 20 mars 1871)

Coulmiers – Villepion – Loigny – Josnes – Villorceau – Vendôme – Le Mans – Saint-Jean-sur-Erve


Page 92 et suivantes. _
Le lendemain nous traversons Angers. Décidément nous ne nous y arrêtons pas; on assure que nous allons à Poitiers.

Enfin, nous remontons la Loire et nous nous arrêtons à La Pyramide, furieux contre notre mauvaise étoile qui nous empêche de faire étape dans aucune ville. Mais il y a une compensation, trop vive même, dans le petit vin blanc qui, s'il nous donne des jambes, met aussi parfois un peu trop de vague dans nos idées. Le 16, nous sommes aux Roziers et le 17 nous traversons Saumur pour aller à Bron, petit village dominant la vallée si riante du Thouet. Nous y faisons séjour et nous y recevons, il faut le dire, une hospitalité qui n'avait rien d’Écossais.

Après cette jolie petite ville de Montreuil- Bellay, nous entrons dans le département de la Vienne. Quel changement de pays ! Des terres grisâtres, rien que des noyers, puis, en avançant, des vignes. Nous regrettons nos étapes précédentes. Arrivés à Trois-Moutiers, nous sommes cantonnés en arrière à Beaulieu.

Le 20, nous passons à Loudun. A voir ces toits plats en tuiles et cette petite ville si originale, on se croirait tout à fait dans le Midi. Nous couchons à Verrue, Dandesigny, Purnon. Les habitants sont peu aimables. Le lendemain nous sommes à Lencloître, joli chef-lieu de canton, avec une église remarquable comme style et nouvellement restaurée. Nous avons évité Mirebeau, ce centre de l'industrie mulassière.

Enfin, le 22 nous arrivons à Scorbé-Clairvaux, c'est là le terme de cette longue route qui s'est bien effectuée, très-peu d'hommes sont restés en arrière et tous se portent bien. Du reste, le général Gérez a été impitoyable. Tous les gradés, sous-ofliciers et caporaux, qui n'ont pas suivi la marche sont cassés.

Nous redevenons alors la 1re brigade ; la 2e division est à notre droite et occupe Thuré. Nous devons défendre la ligne s'étendant de la Tour-Pouillé à Saint-Genest où est le 75e mobiles. Il y a là trois routes, celle de Thuré à Sossais, de Sossais à Saint-Genest et de Saint-Genest à Thuré. Nous devons nous établir sur une crête qui les commande. C'est une sorte de chemin aux bœufs serpentant à travers les vignes et les sapins. Vis-à-vis le Haut-Clairvaux est un point culminant où se trouve encore l'ancien télégraphe aérien. Le petit hameau des Pichereaux forme un poste avancé important, il est défendu par les chasseurs à pied. En arrière du coteau sont des vignes, chaque clos est entouré de murs, heureusement ils sont en pierre sèche et si cela est nécessaire, les ouvertures y seront vite faites. Le 1er bataillon est cantonné à Puydonneau et dans les fermes environnantes, le 2e au Poirier et le 3e au Raquis. Des épaulements sont construits à Puydonneau, à la Tour-Pouillé, à la Chinière.

Nous attendons ainsi dans la plus grande anxiété les nouvelles politiques. Il arrive de singulières demandes aux généraux de division. Ils doivent éclairer le gouvernement sur les dispositions des troupiers; c'était le dernier coup donné à la discipline par les hommes du 4 septembre. Les colonels furent chargés de savoir par les capitaines et même au besoin par les sous-officiers ce que l'on pensait de la reprise probable des hostilités. Ces ouvertures furent en général accueillies comme elles devaient l'être, c'est-à-dire fort mal, et les officiers du 33e y répondirent catégoriquement.

Cependant la fin de l'armistice arrivait ; nous étions sans nouvelles. Dans la journée du 26 les sacs furent faits avec soin, les cartouches vérifiées, les voitures chargées et les compagnies de grandes gardes désignées. A 4 heures du soir le lieutenant-colonel revenait de Châtellerault où le général Barry n'avait pu lui donner aucune certitude. Enfin, à huit heures arrivait la nouvelle officielle de la prolongation de l'armistice. Au 21e corps, stationné aux environs de Loudun, on ne la reçut pas à temps, aussi à minuit y eut-il une véritable alerte qui occasionna plusieurs feux de peloton.

Le 27, on jugea utile de resserrer notre ligne. Nous dûmes occuper le château de la Barbinière et les fermes situées en avant de Thuré; le 1er bataillon occupa lePetit-Naintré, les Chevaliers, la Bâcherie, les deux autres la ferme du château et les hameaux environnants. Ce changement de cantonnement auquel nous ne tenions nullement nous valut la rancune des mobiles de la Mayenne et de la Charente-Inférieure, convaincus qu'ils étaient dépossédés sur notre demande. Il y eut même quelques rixes qui furent bientôt arrêtées par l'énergie des officiers et le bon vouloir du colonel de la Charrie qui commandait une des brigades de la 2e division.

Le matin même le dépôt était arrivé; le capitaine de Chenay ramenait ainsi près de 400 hommes, après un long voyage à Brest et à Cherbourg où il avait eu à lutter contre toutes les mauvaises volontés locales et à triompher des petites ambitions personnelles. Mais il n'était pas homme à se laisser embarrasser, et grâce à sa main vigoureuse les mobiles s'étaient vite aperçus qu'ils passaient sous un commandement sérieux et qu'ils n'étaient plus au camp du Grand-Vey. La discipline était cependant d'autant plus difficile à maintenir que la continuation des hostilités paraissait de plus en plus improbable.

Le 5 mars le général Gérez partait pour l'Afrique. Il était donc bien évident que tout était fini.

C'est alors que nous apprîmes une triste nouvelle qui nous affligea profondément. En quittant Laval, nous avions dû y laisser M. Marcel de Jumilhac, gravement atteint par une fièvre typhoïde, et cette affreuse maladie l'enlevait à la fin d'une campagne où il avait montré l'énergie la plus rare, les qualités les plus brillantes. D'une constitution frêle que l'âge n'avait pas encore pu consolider, Marcel de Jumilhac avait l'esprit le plus noble et le plus élevé et par dessus tout le sentiment du devoir. Assez souvent malade, il était toujours resté à son poste. Ses hommes l'avaient vu à leur tête à toutes les affaires, et qui ne se le rappelle dans cette affreuse retraite du Mans ? Exténué de fatigue, ses pieds ne pouvant plus supporter de souliers, il fit cette longue route avec des caoutchoucs empruntés dans un château. Mais c'était trop ; à Andouillé il tombait malade pour ne plus se relever, et son frère était à Rennes atteint lui- même d'une fluxion de poitrine! Un service funèbre fut célébré à Thuré et tous s'unirent de cœur à la douleur de sa famille. M. l'abbé Morancé le célébra aussi à l'intention de toutes les victimes tombées dans notre pauvre régiment.

Quelques jours se passèrent. Le 11 mars le colonel Ribell nous quittait et nous faisait ses adieux. Nous ne nous séparons qu'avec peine d'un chef d'une nature si généreuse,si ardente et quelques semaines plus tard nous le suivons avec intérêt au milieu de ses marins à la batterie de Montretout.

Mais il court un bruit singulier, les régiments de mobiles seraient destinés à aller à Paris ? Nous en sommes singulièrement émus. Le lieutenant-colonel se rend auprès du commandant en chef et malgré ses réponses négatives il ne lui est pas difficile de remarquer quelque réticence. Nous ne sommes pas tranquilles, car nous trouverions dur de ne pouvoir rentrer immédiatement dans nos foyers.

Enfin, le 14, arrive un bienheureux ordre qui calme toutes nos inquiétudes. Le 15, nous rendons les armes et le campement à Châtellerault. Le 16 nous partons. Les étapes sont d'une belle longueur, huit et neuf lieues. Nous allons coucher à Loudun, de Loudun à Saumur et le troisième jour nous sommes à Baugé.

En y arrivant, le lieutenant-colonel nous fait lire l'ordre d'adieu et le lendemain nous arrivons à La Flèche. Le sous-préfet, le maire viennent nous recevoir. On nous accueille de la manière la plus hospitalière et nous serions véritablement joyeux de nous retrouver au milieu de nos concitoyens si les affreuses nouvelles arrivées de Paris ne nous attristaient tous.

Le 1er bataillon reste à La Flèche, les deux autres regagnent Le Mans. Cette longue étape est lestement franchie en 3 heures 30. Nous entrons dans la ville au milieu de la population accourue pour recevoir ses enfants, calme et recueillie, car tous les cœurs saignent plus que jamais. Le lieutenant-colonel fait ses adieux, puis fait rompre les rangs. Le régiment est licencié.


Un régiment de l'armée de la Loire

Notes et souvenirs publiés au profit des soldats blessés

par l'abbé Charles Morancé

Ancien aumônier du 33e mobiles, aumônier supérieur du 4e corps d'armée

Chevalier de la Légion d'honneur

Page 268 et suivantes. _ Le régiment traversa rapidement Château-Gontier, Daon, Juigné-Béné, Angers, La Pyramide, Saumur, Bron, Montreuil-Bellay, Trois-Moutiers, Loudun, Lencloître, et le 22, c'est-à-dire après dix jours de marche, nous arrivons au terme de ce long voyage ; Scorbé-Clairvaux, Thuré et le château de la Bardinière seront nos derniers campements.

Du 26 février au 16 mars, le régiment se réorganise, reprend les exercices dans la prévision de nouvelles hostilités, et comme toujours, les officiers sont obéis sans avoir à réprimer aucun acte d'insoumission.

Si l'hiver avait été terrible, le printemps ne fut pas paresseux. Un beau soleil vint bientôt dorer ce pays, le vent du Nord cessa de souffler et l'air devint très-doux.

Pour remplacer les moissons de la Beauce, ravagées par le passage des armées, les pieds des chevaux et les roues des canons, une riche récolte s'annonçait sur les bords de la Vienne.

Nous apercevons dans les champs quelques mobiles, fils de laboureurs, qui ont demandé aux fermiers, dont ils occupent les granges, la permission de les aider pour la façon des menus grains qu'on appelle blés de Mars, et qui tiennent la charrue avec un plaisir qui fait du bien à voir. Tout autour, dans la campagne, les arbres entr'ouvrent leurs bourgeons, et les amandiers livrent au vent leurs fleurs printanières, qui remplissent l'air de suaves parfums.

Tous les deux ou trois jours, je vais à Châtellerault visiter nos malades. L'archiprêtre de Saint-Jacques, le regrettable M. Boislabeille, dont la mort a causé depuis un si grand deuil dans tout le pays, me reçoit avec bonté, me donne une place dans cette maison si hospitalière, qui montre au-dessus de son portail l'image et comme l'enseigne du bon Pasteur. Il me conduit lui-même ou me fait conduire par son neveu et premier vicaire aux ambulances organisées dans les environs.

Au château de Madame de Champchevrier, sur la colline qui domine la ville, plusieurs enfants du 33e sont heureux d'entendre parler du régiment et de recevoir les quelques nouvelles que je puis leur donner du pays. Plus bas, à mi-côte, à Chère, dans l'ancien Presbytère d'une paroisse supprimée, un jeune mobile du 1er bataillon, originaire de Poillé, me supplie de venir le chercher lorsque nous partirons. Je lui en fais la promesse avec la certitude, hélas! qu'il n'a plus que quelques jours à vivre, et sa joie me tire des larmes.

Mais à Saint-Jacques, le beau carillon de 52 cloches, sorti des ateliers de M. Bollée, doit rester muet jusqu'à la paix, et nous ne l'entendons point.

A la Barbinière, beaucoup d'officiers sont installés auprès du colonel, dans des conditions auxquelles nous n'étions plus accoutumés depuis des mois. On y vit comme on veut, sans étiquette ni ennuis. Le grand salon est ouvert à l'état-major tout le jour ; on y entre et on en sort sans nul assujettissement. La vigueur, la gaieté et l'entrain reviennent aux compagnies. Le ciel n'est plus voilé et les premiers rayons du soleil, au matin, trouvent tout le monde en mouvement.

On entendait fredonner quelques chants et les plus doux refrains du pays.

Un officier du 4e bataillon de la Sarthe, aujourd'hui avocat à Tours, qui vient visiter ses compatriotes, admire cette homogénéité du 33e.

« Vous paraissez heureux, me dit-il, au milieu de cet état-major !...

« — Heureux, certainement, ma vie s'est harmonisée avec leur vie; mais je suis fier surtout... »

Pourtant dans ce pays riche et bien cultivé, où tout respire l'ordre et l'aisance, qui se plaint des malheurs d'une guerre dont il ne recueille que les bénéfices, car le séjour des troupes y laisse beaucoup d'argent, on vend tout au poids de l'or. Aussi on retrouve dans les divers cantonnements le charmant secret de se rendre heureux les uns par les autres avec cet empressement franc et secourable qu'engendre la souffrance endurée si longtemps en commun.

Dans la cour de la Barbinière, une petite chapelle me rend grand service. On n'est pas prêtre pour ne recevoir que de l'extérieur ses impressions et ses pensées ; et au dehors, avec la meilleure volonté du monde, il était impossible de s'isoler. Partout des allées et venues, la distraction sous toutes ses formes. Et la distraction qui a son utilité, n'est pas la force; avec elle l'âme baisse insensiblement. Les choses de la foi seules soutiennent et relèvent. J'y dis la messe en semaine. Le dimanche on installe un autel dans la cour; nul n'est contraint d'y assister, mais on y vient des trois bataillons. Ces jeunes hommes que la défense du pays et ses malheurs ont rassemblés, qui ont vécu des mois en frères, et qui bientôt se sépareront pour ne plus jamais se trouver réunis, comprennent que la religion est la base du bonheur de la vie. Il n'y a pas de peine qu'elle ne soulage. Aussi point de respect humain; je trouve des répondants parmi les officiers et les soldats. Un des premiers se plaignait à un de ses camarades qu'on ne l'invitait pas à la servir à son tour: — « Puisque tu ne sais point », répondit celui-ci. « Mais, je sais assez pour tenir les petites bouteilles... »

Le respect et les pensées élevées n'excluent pas la bonne humeur. L'âme qui avait eu tant de semaines de courbatures, a trouvé là quelques jours de détente.

On a ri quelquefois à la Barbinière et le soldat au repos devient enfant.

…........................

La disette de paille se fait bientôt sentir : on ne la renouvelle plus dans les cantonnements. Aussi, dans ces granges et dans ces greniers où tant d'autres régiments ont couché avant nous, nous recevons la visite anonyme d'insectes parasites dont l'habitude était depuis longtemps perdue. Le colonel ordonne de conduire les hommes par compagnies et par escouades à la fontaine, au fond du vallon. La crasse et la vermine s'en vont au fil de l'eau, et les mines reprennent leur fraîcheur.

Avec le corps on dirait que l'esprit aussi se débarbouille, car il est plus délié, moins engourdi.

Un théologien n'aurait pas laissé passer l'occasion sans faire observer que l'eau est la matière du sacrement qui emporte la souillure originelle et rend à l'âme sa vigueur première.

Malheureusement la paille était richement peuplée et il fallait recommencer les ablutions tous les matins. Mais c'est plaisir de voir combien vite on répare à l'âge de ces jeunes hommes !

Une autre misère nous attend là sans qu'on la cherche; c'est le petit traître de vin blanc doux, à deux sous le litre. Les pauvres enfants qui n'ont bu que de méchante eau tout l'hiver donnent dessus comme dans du lait. Aussi, revenant de Thuré par la grande allée de la Barbinière, j'en rencontre un, un grand gaillard bien charpenté pourtant, à la figure ouverte, à l'air tambour-major, qui chevrotte, chante à tue-tête, en décrivant les figures les plus capricieuses de la géométrie, et finit par s'étendre sur le gazon.

« Eh bien ! mon ami.

« — Ah ! mon prêtre, faites excuse. Mais c'est tout de même drôle, comme ce petit doucin-là vous acagnardit. Ça vous cousine dans les jambes... Il est fort à tourner du vinaigre, ce petit dégourdi-là...

C'est pire que le chnic tout pur de mon capitaine, vous savez, qu'était malade à Saint-Sigismond, et qui disait que c'était du fil-de-fer.

« — Eh bien! un peu d'effort et levez-vous...

« — Mais... je cherche quelque chose...

« — Là, mon garçon, vous avez ce qu'il vous faut, et même un peu plus... Donnez- moi la main, et nous allons rejoindre les camarades plus fermes que vous sur les lois de l'équilibre. »

Nous suivons les contours de l'allée sans trop contrarier la ligne droite, on cause, il me fait, en cheminant, la peinture naïve de la guerre, telle qu'il la comprend en ce moment. Il trouve que c'est bête... (Il n'a peut-être pas si grand tort.) Il n'est point content de la marmite ni du fourniment ; le coucher est pitoyable; des corvées et le fourbi du matin au soir. « Astiquer ses boutons, pivoter par le flanc droit et le flanc gauche, comme c'est amusant ! Si l'on avait donc une chopine pour remplir le bidon !... Mais tout va à la diable !... C'est une vie de purgatoire, ça, Monsieur l'aumônier !... »

Il ne dit rien de la salle de police dont le spectre se dresse derrière les bouteilles vides depuis la loi sur l'ivresse, mais il ne tarit pas sur les qualités de ses officiers et finit par s'attendrir jusqu'à pleurer à la pensée du bonheur qu'il espère au pays.

Nos capitaines, en hommes pratiques qui veulent l'usage, en écartant l'abus, achètent le vin par pièces, en font le prix de revient par litre, dégagé de tous faux frais, et le distribuent équitablement aux hommes. Ils consignent les cabarets au grand scandale des sommeliers, qui comptaient sur les gosiers plus altérés, et des gros bonnets de l'endroit qui vivent de l'air du temps et ne sauront plus rien de nos affaires.

A Clairvaux, des ruines d'une belle forteresse, pleines de grandeur et d'intérêt, dominent au loin la contrée. C'était un but de promenade qui m'était d'autant plus agréable que j'étais certain d'y rencontrer des officiers et des soldats du 37e, cantonnés aux alentours. Quelquefois on atteignait le sommet du vieux donjon par un escalier qui n'est pas sans danger. La vue de là s'étend sur la vallée qui fuit vers l'horizon et dont la verdure naissante empruntait une nouvelle beauté aux chauds rayons du soleil. Le lierre, la vigne agreste, les herbes folles et libres couvrent les vieilles meurtrières, enfonçant leurs racines dans les contreforts et les grandes assises des murailles. Les ruines de la vieille chapelle qui semble appartenir au XIe siècle attiraient surtout mon attention. Elle a conservé une abside remarquable où le temps n'a pas encore fait entièrement disparaître d'anciennes peintures. Sur les voûtes en partie effondrées, un petit bois a poussé, les épines sont en fleurs et de jolies plantes naissent et meurent sans être inquiétées. Autour des arceaux, les fraisiers champêtres promettent une abondante récolte aux petits oiseaux du bon Dieu, hôtes fidèles de ces demeures abandonnées.

Vraiment ces grands débris, lorsque le printemps recouvre de sa riante parure les ravages des hommes et du temps, seraient dignes d'être admirés par un peintre ; mais la nature a des beautés qui sont pour tout le monde.

Un jour que l'air était très doux, que tout était paix et silence, je m'étais arrêté plus que de coutume en cet endroit si varié, qui n'était ni le monde ni la solitude, mais qui semblait, je ne sais pourquoi, ce soir-là, en harmonie parfaite avec mes idées, je rencontre un des officiers du 37e et nous causons longuement.

Le lieu convenait aux rapprochements austères. Ces ruines couvertes de mousse, ces pierres disjointes par la main des hommes et des siècles, ont été imbibées de larmes et de sang, puisque la destruction est de tous les âges et de tous les pays, comme une loi générale, mystérieuse, que notre esprit ne peut comprendre.

Assis sur ces voûtes à demi effondrées, ce que nous avons dit de la guerre au temps passé et de nos jours, je ne l'ai pas retenu ; mais ce que je n'ai pu oublier, c'est l'accent ému avec lequel, lorsque nous nous séparâmes, le lieutenant me dit ces paroles : « C'est étrange! il n'y a que quelques jours que je commence à sentir la joie de me savoir vivant !... ces six derniers mois sont pour moi comme un affreux cauchemar. J'en ai tant vu mourir du 37e !... Je jouis du bonheur qu'aura ma pauvre mère à me revoir. »

Puisse-t-il l'avoir retrouvée, et n'être pas tombé auprès de son brave colonel et d'une partie de ses frères d'armes quelques mois plus tard en entrant dans Paris !...

…........................

Le 9 mars, dans la soirée, la nouvelle de la mort de Marcel de Jumilhac vint assombrir pour le 33e la joie du retour. Nous apprenons qu'il a succombé à Laval, à l'ambulance des Pères de Saint-Michel, où nous l'avions laissé. Ce jeune lieutenant à la figure imberbe, doux, éminemment modeste, laissant deviner ses qualités, était doué d'un charme parfait. Tout en lui respirait la bonté, commandait l'affection. A la fin de la campagne, à Andouillé, où il s'alita tout à fait, la souffrance avait donné tous les dehors de l'âge mûr à sa sympathique nature; et malgré cela on avait conservé jusqu'au dernier jour l'espoir de le voir revenir.

Aussi tout le monde fut affligé. On me demanda pour le lendemain une messe de requiem, que je célébrai dans la grande église paroissiale de Thuré pour lui et aussi pour les nombreuses victimes que la guerre avait faites dans notre régiment.

Ce même jour, notre général de brigade, le colonel Ribell, vint nous faire ses adieux dans des termes qu'aucun des officiers n'a oubliés.

Le 15, nous rendons les armes et les effets de campement à la manufacture de Châtellerault, et le 16, départ pour le pays. Les étapes furent doublées, et personne ne s'en plaignit. Le bonheur donnait des ailes, et les jarrets ne pliaient pas.

Neuf et dix lieues par jour à pied étaient au-dessus de mes forces; mais je dus à la générosité du capitaine adjudant-major de Grandval de les faire en voiture, derrière le régiment, nous arrêtant avec lui à toutes les étapes.

Si le pays que nous avons traversé depuis Châtellerault, Loudun, Saumur, jusqu'à Baugé a été épargné cette fois-ci par la guerre, les ruines de forteresses et de châteaux parsemés dans ses vignobles indiquent qu'au Moyen Age il a été profondément tourmenté.

En route nous apprenons la révolte sanglante de la capitale. Après avoir vu la patrie épuisée, enserrée dans les griffes de ses implacables vainqueurs, il faut que nous la sachions déchirée par les mains de ses enfants. L'heure est singulièrement triste, et notre cœur n'est pas tout entier à la joie du retour.

A La Flèche, le sous-préfet et le maire viennent recevoir le 33e et lui procurer dans la ville la meilleure hospitalité. Le premier bataillon se disperse et le 2e et le 3e reprennent la route du Mans. La dernière étape où l'on s'arrêta pour secouer la poussière du chemin, fut Arnage.

Un beau soleil répandait sa lumière sur cette route que nous avions vue couverte de neige...


Sites incontournables :

La guerre de 1870
vue par Pierre Eugène Priouzeau
Suzette Favreau (GeneaNet)

Armée de la Loire

Troisième République

Guerre 1870-1871


La guerre de 1870 en images


L'histoire par l'image

Histoire de la guerre de 1870-1871

1870-1871 en livres et parutions, une petite bibliographie


Almanach des événements météorologiques
 _ Quand les Uhlans
                            passèrent la Loire (Alain Rafesthain).A lire :
Le 19 juillet 1870, humilié par la Dépêche d'Ems que venait de lui adresser Bismarck, Napoléon III déclarait la guerre à la Prusse. Très vite, les armées françaises allaient subir de graves revers qui conduisaient à la chute de Sedan, à la capture de l'Empereur et à la proclamation de la 3e République, le 4 septembre. Malgré la constitution d'un gouvernement de Défense Nationale, l'ennemi déferlait sur la France et Paris était bientôt assiégé. Dès le mois d'octobre, les uhlans, ces cavaliers prussiens de triste mémoire, allaient même franchir la Loire et pousser des avant-gardes dans les villages du sud de la Sologne.
C'est là que vivait François Turpin.
Dans l'insouciance de ses 20 ans, celui-ci avait tout pour être heureux : il aimait son travail de bouvier aux Granges Rouges, une modeste ferme solognote, il était amoureux fou de Marie, la jeune bergère de la métairie voisine, et il venait de tirer un bon numéro qui le dispensait de servir dans les armées impériales. Et puis, soudain, tout bascula avec la déclaration de guerre. Incorporé au 19e Régiment de la Garde Nationale Mobile, jeté bien malgré lui dans le conflit, François allait faire son devoir jusqu'au bout, de la Sologne aux plaines de Beauce et de Châteaudun au siège de Paris.
Pendant ce temps, Marie vivra dans l'inquiétude, attendant obstinément le retour de son promis malgré l'arrivée des Prussiens qui réquisitionnent et pillent mais s'aventurent parfois bien imprudemment dans les marécages solognots habités de maléfices.
Président de la Région Centre, ancien enseignant, historien et romancier, Alain Rafesthain nous dresse un tableau authentique des traditions et des turbulences d'une époque méconnue.
Mieux qu'un ouvrage historique, ce roman tout en sensibilité et riche en rebondissements nous permet d'appréhender ce que furent pour les Français les années terribles 1870 et 1871.


Création : Christian Pouffarin, mars 2013.