|
8e
MOBILES
Campagne
de 1870-1871
Armée de
la loire
16e
corps
Histoire du
8e régiment de mobiles
(Charente-Inférieure)
par
L.-A. Vignolle, lieutenant commandant de compagnie
au 3e bataillon
Page
32 et suivantes. _ Le 10 février, le 16e
corps quitta Laval, prenant la direction de
Châtellerault, où il arriva le 22 ; le 8e
mobiles se rendit à Thuré, à cinq kilomètres de la
ville (le lieutenant Roy de Loulay, guéri de ses
blessures, y rejoignit son régiment) ; les 1er
et 2e
bataillons furent cantonnés dans ce village ; le
3e
alla cantonner dans un vieux château en ruine,
appartenant à M. de la Massardière, homme très riche,
mais n'ayant pas le cœur généreux. Ce citoyen n'avait
pas eu à souffrir des maux de la guerre, aussi eut-il
le courage et l'audace de réclamer des bons pour le
bois et la paille qu'il avait fournis aux mobiles.
Est-ce là le devoir d'un Français ?
Du
22 février au 6 mars, le 8e
mobiles resta à Thuré, continuant à se perfectionner.
Le
25, arrivée à Thuré du commandant Dumontet ; il
apprend qu'il est destitué depuis peu ; il
proteste et fait signer sa protestation par cinq ou
six capitaines du régiment ; il n'osa pas
demander l'appui de tous les officiers du régiment, un
refus était inévitable ; muni de sa protestation,
il fut réclamer, à Bordeaux, et réussit à se faire
nommer provisoirement lieutenant au 72e
régiment de ligne, à Clermont.
Le
7 mars, on changea de cantonnement ; le village
de Targé, à cinq kilomètres derrière Châtellerault,
nous fut désigné ; on y resta jusqu'au 17, date
où le régiment fit la remise de ses armes.
Le
19 mars, le 8e
mobiles laissa Targé, se rendit dans la
Charente-Inférieure, en traversant les départements de
la Haute-Vienne et des Deux-Sèvres, et fut licencié au
lieu de sa formation.
Voilà
qu'elle fut l'histoire militaire du 8e
régimenet de mobiles, pendant la campagne, à l'armée
de la Loire.
Campagne
de 1870-1871
Récit
des opérations militaires auxquelles a pris part le
régiment des Mobiles de la Charente-Inférieure
au 16e corps de l'armée de la Loire
Par
P.-A. Fradet, chef de bataillon et J.-E.-A. Robert,
capitaine
Page 37 et suivantes. _ Cantonnement du 8e
mobiles à Thuré, puis Targé.
Le
11 février, le 16e
corps quitta Laval, se dirigeant sur Châtellerault, où
il arriva le 22, et fut cantonné dans les
environs ; le 8e
régiment occupa Thuré, petit village à cinq kilomètres
de la ville. Dans les derniers jours de l'armistice,
les troupes furent employées à faire des tranchées (lire
20e lettre écrite à ses
parents par le mobile Pierre Eugène Priouzeau)
et des épaulements pour protéger les abords de
Châtellerault ; l'artillerie fut établie et
chaque régiment fut envoyé au poste qu'il devait
occuper. L'armistice devant expirer dans la nuit du
26, tout était prêt pour la reprise immédiate des
hostilités, lorsqu'arriva dans la soirée la nouvelle
de la signature des préliminaires de paix.
Depuis ce moment jusqu'au 5 mars, le régiment resta à
Thuré ; à cette date, la 2e
brigade alla prendre de nouveaux cantonnements dans la
commune de Targé, située à cinq kilomètres en arrière
de Châtellerault, où elle séjourna jusqu'au 17. Ce
changement avait été opéré pour améliorer la situation
des troupes qui, imparfaitement logées à Thuré,
avaient beaucoup souffert du froid.
Le
14, M. Fradet qui, en l'absence du colonel, commandait
le régiment, demandait à M. le curé de Targé de
vouloir bien célébrer un service funèbres en l'honneur
des mobiles de la Charente-Inférieure morts pendant la
campagne. Nos aumôniers, quelque temps auparavant,
avaient été rappelés dans leur diocèse. M. le curé de
Targé accueillit avec empressement cette demande et se
mit à la disposition du commandant. Le lendemain, 15,
le régiment tout entier assista à cette touchante
cérémonie : officiers et soldats, réunis dans une
pieuse pensée, avaient voulu honorer la mémoire et
rendre un dernier devoir non seulement à ceux aux
côtés desquels ils avaient combattu et qui étaient
morts glorieusement en luttant pour la délivrance de
la patrie, mais encore à ceux qui n'avaient pu
supporter les nombreuses fatigues de la campagne, et
que la mort avait frappés avant d'avoir vu l'ennemi.
Le
17, le régiment fit la remise de ses armes.
Avant
de se séparer des troupes réunies sous son
commandement, le général Barry leur adressa un ordre
du jour qui nous manque, et que, pour cette raison,
nous regrettons bien vivement de pouvoir reproduire
ici.
Enfin, le 19 mars, le 8e
mobiles laissa Targé pour se rendre dans la
Charente-Inférieure où chacun des trois bataillons fut
licencié au lieu de sa formation.
33e
MOBILES
Un régiment de l'armée de la Loire
Histoire du 33e
mobiles
(Département
de la Sarthe)
par
le lieutenant-colonel commandant vicomte de la
Touanne
(18
août 1870 – 20 mars 1871)
Coulmiers
– Villepion – Loigny – Josnes – Villorceau – Vendôme
– Le Mans – Saint-Jean-sur-Erve
Page 92 et suivantes. _ Le lendemain nous
traversons Angers. Décidément nous ne nous y arrêtons
pas; on assure que nous allons à Poitiers.
Enfin, nous remontons la Loire et nous nous arrêtons à
La Pyramide, furieux contre notre mauvaise étoile qui
nous empêche de faire étape dans aucune ville. Mais il
y a une compensation, trop vive même, dans le petit
vin blanc qui, s'il nous donne des jambes, met aussi
parfois un peu trop de vague dans nos idées. Le 16,
nous sommes aux Roziers et le 17 nous traversons
Saumur pour aller à Bron, petit village dominant la
vallée si riante du Thouet. Nous y faisons séjour et
nous y recevons, il faut le dire, une hospitalité qui
n'avait rien d’Écossais.
Après cette jolie petite ville de Montreuil- Bellay,
nous entrons dans le département de la Vienne. Quel
changement de pays ! Des terres grisâtres, rien que
des noyers, puis, en avançant, des vignes. Nous
regrettons nos étapes précédentes. Arrivés à
Trois-Moutiers, nous sommes cantonnés en arrière à
Beaulieu.
Le
20, nous passons à Loudun. A voir ces toits plats en
tuiles et cette petite ville si originale, on se
croirait tout à fait dans le Midi. Nous couchons à
Verrue, Dandesigny, Purnon. Les habitants sont peu
aimables. Le lendemain nous sommes à Lencloître, joli
chef-lieu de canton, avec une église remarquable comme
style et nouvellement restaurée. Nous avons évité
Mirebeau, ce centre de l'industrie mulassière.
Enfin, le 22 nous arrivons à Scorbé-Clairvaux, c'est
là le terme de cette longue route qui s'est bien
effectuée, très-peu d'hommes sont restés en arrière et
tous se portent bien. Du reste, le général Gérez a été
impitoyable. Tous les gradés, sous-ofliciers et
caporaux, qui n'ont pas suivi la marche sont cassés.
Nous redevenons alors la 1re
brigade ; la 2e
division est à notre droite et occupe Thuré. Nous
devons défendre la ligne s'étendant de la Tour-Pouillé
à Saint-Genest où est le 75e
mobiles. Il y a là trois routes, celle de Thuré à
Sossais, de Sossais à Saint-Genest et de Saint-Genest
à Thuré. Nous devons nous établir sur une crête qui
les commande. C'est une sorte de chemin aux bœufs
serpentant à travers les vignes et les sapins.
Vis-à-vis le Haut-Clairvaux est un point culminant où
se trouve encore l'ancien télégraphe aérien. Le petit
hameau des Pichereaux forme un poste avancé important,
il est défendu par les chasseurs à pied. En arrière du
coteau sont des vignes, chaque clos est entouré de
murs, heureusement ils sont en pierre sèche et si cela
est nécessaire, les ouvertures y seront vite faites.
Le 1er bataillon est cantonné à
Puydonneau et dans les fermes environnantes, le 2e
au Poirier et le 3e
au Raquis. Des épaulements sont construits à
Puydonneau, à la Tour-Pouillé, à la Chinière.
Nous attendons ainsi dans la plus grande anxiété les
nouvelles politiques. Il arrive de singulières
demandes aux généraux de division. Ils doivent
éclairer le gouvernement sur les dispositions des
troupiers; c'était le dernier coup donné à la
discipline par les hommes du 4 septembre. Les colonels
furent chargés de savoir par les capitaines et même au
besoin par les sous-officiers ce que l'on pensait de
la reprise probable des hostilités. Ces ouvertures
furent en général accueillies comme elles devaient
l'être, c'est-à-dire fort mal, et les officiers du 33e
y répondirent catégoriquement.
Cependant la fin de l'armistice arrivait ; nous étions
sans nouvelles. Dans la journée du 26 les sacs furent
faits avec soin, les cartouches vérifiées, les
voitures chargées et les compagnies de grandes gardes
désignées. A 4 heures du soir le lieutenant-colonel
revenait de Châtellerault où le général Barry n'avait
pu lui donner aucune certitude. Enfin, à huit heures
arrivait la nouvelle officielle de la prolongation de
l'armistice. Au 21e
corps, stationné aux environs de Loudun, on ne la
reçut pas à temps, aussi à minuit y eut-il une
véritable alerte qui occasionna plusieurs feux de
peloton.
Le
27, on jugea utile de resserrer notre ligne. Nous
dûmes occuper le château de la Barbinière et les
fermes situées en avant de Thuré; le 1er
bataillon occupa lePetit-Naintré, les Chevaliers, la
Bâcherie, les deux autres la ferme du château et les
hameaux environnants. Ce changement de cantonnement
auquel nous ne tenions nullement nous valut la rancune
des mobiles de la Mayenne et de la
Charente-Inférieure, convaincus qu'ils étaient
dépossédés sur notre demande. Il y eut même quelques
rixes qui furent bientôt arrêtées par l'énergie des
officiers et le bon vouloir du colonel de la Charrie
qui commandait une des brigades de la 2e
division.
Le
matin même le dépôt était arrivé; le capitaine de
Chenay ramenait ainsi près de 400 hommes, après un
long voyage à Brest et à Cherbourg où il avait eu à
lutter contre toutes les mauvaises volontés locales et
à triompher des petites ambitions personnelles. Mais
il n'était pas homme à se laisser embarrasser, et
grâce à sa main vigoureuse les mobiles s'étaient vite
aperçus qu'ils passaient sous un commandement sérieux
et qu'ils n'étaient plus au camp du Grand-Vey. La
discipline était cependant d'autant plus difficile à
maintenir que la continuation des hostilités
paraissait de plus en plus improbable.
Le 5
mars le général Gérez partait pour l'Afrique. Il était
donc bien évident que tout était fini.
C'est alors que nous apprîmes une triste nouvelle qui
nous affligea profondément. En quittant Laval, nous
avions dû y laisser M. Marcel de Jumilhac, gravement
atteint par une fièvre typhoïde, et cette affreuse
maladie l'enlevait à la fin d'une campagne où il avait
montré l'énergie la plus rare, les qualités les plus
brillantes. D'une constitution frêle que l'âge n'avait
pas encore pu consolider, Marcel de Jumilhac avait
l'esprit le plus noble et le plus élevé et par dessus
tout le sentiment du devoir. Assez souvent malade, il
était toujours resté à son poste. Ses hommes l'avaient
vu à leur tête à toutes les affaires, et qui ne se le
rappelle dans cette affreuse retraite du Mans ?
Exténué de fatigue, ses pieds ne pouvant plus
supporter de souliers, il fit cette longue route avec
des caoutchoucs empruntés dans un château. Mais
c'était trop ; à Andouillé il tombait
malade pour ne plus se relever, et son frère était à
Rennes atteint lui- même d'une fluxion de poitrine! Un
service funèbre fut célébré à Thuré et tous s'unirent
de cœur à la douleur de sa famille. M. l'abbé Morancé
le célébra aussi à l'intention de toutes les victimes
tombées dans notre pauvre régiment.
Quelques jours se passèrent. Le 11 mars le colonel
Ribell nous quittait et nous faisait ses adieux. Nous
ne nous séparons qu'avec peine d'un chef d'une nature
si généreuse,si ardente et quelques semaines plus tard
nous le suivons avec intérêt au milieu de ses marins à
la batterie de Montretout.
Mais il court un bruit singulier, les régiments de
mobiles seraient destinés à aller à Paris ? Nous en
sommes singulièrement émus. Le lieutenant-colonel se
rend auprès du commandant en chef et malgré ses
réponses négatives il ne lui est pas difficile de
remarquer quelque réticence. Nous ne sommes pas
tranquilles, car nous trouverions dur de ne pouvoir
rentrer immédiatement dans nos foyers.
Enfin, le 14, arrive un bienheureux ordre qui calme
toutes nos inquiétudes. Le 15, nous rendons les armes
et le campement à Châtellerault. Le 16 nous partons.
Les étapes sont d'une belle longueur, huit et neuf
lieues. Nous allons coucher à Loudun, de Loudun à
Saumur et le troisième jour nous sommes à Baugé.
En
y arrivant, le lieutenant-colonel nous fait lire
l'ordre d'adieu et le lendemain nous arrivons à La
Flèche. Le sous-préfet, le maire viennent nous
recevoir. On nous accueille de la manière la plus
hospitalière et nous serions véritablement joyeux de
nous retrouver au milieu de nos concitoyens si les
affreuses nouvelles arrivées de Paris ne nous
attristaient tous.
Le
1er bataillon reste à La Flèche, les deux
autres regagnent Le Mans. Cette longue étape est
lestement franchie en 3 heures 30. Nous entrons dans
la ville au milieu de la population accourue pour
recevoir ses enfants, calme et recueillie, car tous
les cœurs saignent plus que jamais. Le
lieutenant-colonel fait ses adieux, puis fait rompre
les rangs. Le régiment est licencié.
Un
régiment de l'armée de la Loire
Notes et
souvenirs publiés au profit des soldats blessés
par
l'abbé Charles Morancé
Ancien
aumônier du 33e mobiles,
aumônier supérieur du 4e
corps d'armée
Chevalier
de la Légion d'honneur
Page
268 et suivantes. _ Le régiment traversa
rapidement Château-Gontier, Daon, Juigné-Béné, Angers,
La Pyramide, Saumur, Bron, Montreuil-Bellay,
Trois-Moutiers, Loudun, Lencloître, et le 22,
c'est-à-dire après dix jours de marche, nous arrivons
au terme de ce long voyage ; Scorbé-Clairvaux,
Thuré et le château de la Bardinière seront nos
derniers campements.
Du
26 février au 16 mars, le régiment se réorganise,
reprend les exercices dans la prévision de nouvelles
hostilités, et comme toujours, les officiers sont
obéis sans avoir à réprimer aucun acte d'insoumission.
Si
l'hiver avait été terrible, le printemps ne fut pas
paresseux. Un beau soleil vint bientôt dorer ce pays,
le vent du Nord cessa de souffler et l'air devint
très-doux.
Pour remplacer les moissons de la Beauce, ravagées par
le passage des armées, les pieds des chevaux et les
roues des canons, une riche récolte s'annonçait sur
les bords de la Vienne.
Nous
apercevons dans les champs quelques mobiles, fils de
laboureurs, qui ont demandé aux fermiers, dont ils
occupent les granges, la permission de les aider pour
la façon des menus grains qu'on appelle blés de Mars,
et qui tiennent la charrue avec un plaisir qui fait du
bien à voir. Tout autour, dans la campagne, les arbres
entr'ouvrent leurs bourgeons, et les amandiers livrent
au vent leurs fleurs printanières, qui remplissent
l'air de suaves parfums.
Tous les deux ou trois jours, je vais à Châtellerault
visiter nos malades. L'archiprêtre de Saint-Jacques,
le regrettable M. Boislabeille, dont la mort a causé
depuis un si grand deuil dans tout le pays, me reçoit
avec bonté, me donne une place dans cette maison si
hospitalière, qui montre au-dessus de son portail
l'image et comme l'enseigne du bon Pasteur. Il me
conduit lui-même ou me fait conduire par son neveu et
premier vicaire aux ambulances organisées dans les
environs.
Au
château de Madame de Champchevrier, sur la colline qui
domine la ville, plusieurs enfants du 33e
sont heureux d'entendre parler du régiment et de
recevoir les quelques nouvelles que je puis leur
donner du pays. Plus bas, à mi-côte, à Chère, dans
l'ancien Presbytère d'une paroisse supprimée, un jeune
mobile du 1er bataillon, originaire de
Poillé, me supplie de venir le chercher lorsque nous
partirons. Je lui en fais la promesse avec la
certitude, hélas! qu'il n'a plus que quelques jours à
vivre, et sa joie me tire des larmes.
Mais à Saint-Jacques, le beau carillon de 52 cloches,
sorti des ateliers de M. Bollée, doit rester muet
jusqu'à la paix, et nous ne l'entendons point.
A
la Barbinière, beaucoup d'officiers sont installés
auprès du colonel, dans des conditions auxquelles nous
n'étions plus accoutumés depuis des mois. On y vit
comme on veut, sans étiquette ni ennuis. Le grand
salon est ouvert à l'état-major tout le jour ; on y
entre et on en sort sans nul assujettissement. La
vigueur, la gaieté et l'entrain reviennent aux
compagnies. Le ciel n'est plus voilé et les premiers
rayons du soleil, au matin, trouvent tout le monde en
mouvement.
On
entendait fredonner quelques chants et les plus doux
refrains du pays.
Un
officier du 4e
bataillon de la Sarthe, aujourd'hui avocat à Tours,
qui vient visiter ses compatriotes, admire cette
homogénéité du 33e.
«
Vous paraissez heureux, me dit-il, au milieu de cet
état-major !...
« —
Heureux, certainement, ma vie s'est harmonisée avec
leur vie; mais je suis fier surtout... »
Pourtant dans ce pays riche et bien cultivé, où tout
respire l'ordre et l'aisance, qui se plaint des
malheurs d'une guerre dont il ne recueille que les
bénéfices, car le séjour des troupes y laisse beaucoup
d'argent, on vend tout au poids de l'or. Aussi on
retrouve dans les divers cantonnements le charmant
secret de se rendre heureux les uns par les autres
avec cet empressement franc et secourable qu'engendre
la souffrance endurée si longtemps en commun.
Dans la cour de la Barbinière, une petite chapelle me
rend grand service. On n'est pas prêtre pour ne
recevoir que de l'extérieur ses impressions et ses
pensées ; et au dehors, avec la meilleure volonté du
monde, il était impossible de s'isoler. Partout des
allées et venues, la distraction sous toutes ses
formes. Et la distraction qui a son utilité, n'est pas
la force; avec elle l'âme baisse insensiblement. Les
choses de la foi seules soutiennent et relèvent. J'y
dis la messe en semaine. Le dimanche on installe un
autel dans la cour; nul n'est contraint d'y assister,
mais on y vient des trois bataillons. Ces jeunes
hommes que la défense du pays et ses malheurs ont
rassemblés, qui ont vécu des mois en frères, et qui
bientôt se sépareront pour ne plus jamais se trouver
réunis, comprennent que la religion est la base du
bonheur de la vie. Il n'y a pas de peine qu'elle ne
soulage. Aussi point de respect humain; je trouve des
répondants parmi les officiers et les soldats. Un des
premiers se plaignait à un de ses camarades qu'on ne
l'invitait pas à la servir à son tour: — « Puisque tu
ne sais point », répondit celui-ci. « Mais, je sais
assez pour tenir les petites bouteilles... »
Le
respect et les pensées élevées n'excluent pas la bonne
humeur. L'âme qui avait eu tant de semaines de
courbatures, a trouvé là quelques jours de détente.
On
a ri quelquefois à la Barbinière et le soldat au repos
devient enfant.
…........................
La
disette de paille se fait bientôt sentir : on ne la
renouvelle plus dans les cantonnements. Aussi, dans
ces granges et dans ces greniers où tant d'autres
régiments ont couché avant nous, nous recevons la
visite anonyme d'insectes parasites dont l'habitude
était depuis longtemps perdue. Le colonel ordonne de
conduire les hommes par compagnies et par escouades à
la fontaine, au fond du vallon. La crasse et la
vermine s'en vont au fil de l'eau, et les mines
reprennent leur fraîcheur.
Avec le corps on dirait que l'esprit aussi se
débarbouille, car il est plus délié, moins engourdi.
Un
théologien n'aurait pas laissé passer l'occasion sans
faire observer que l'eau est la matière du sacrement
qui emporte la souillure originelle et rend à l'âme sa
vigueur première.
Malheureusement la paille était richement peuplée et
il fallait recommencer les ablutions tous les matins.
Mais c'est plaisir de voir combien vite on répare à
l'âge de ces jeunes hommes !
Une
autre misère nous attend là sans qu'on la cherche;
c'est le petit traître de vin blanc doux, à deux sous
le litre. Les pauvres enfants qui n'ont bu que de
méchante eau tout l'hiver donnent dessus comme dans du
lait. Aussi, revenant de Thuré par la grande allée de
la Barbinière, j'en rencontre un, un grand gaillard
bien charpenté pourtant, à la figure ouverte, à l'air
tambour-major, qui chevrotte, chante à tue-tête, en
décrivant les figures les plus capricieuses de la
géométrie, et finit par s'étendre sur le gazon.
«
Eh bien ! mon ami.
« —
Ah ! mon prêtre, faites excuse. Mais c'est tout de
même drôle, comme ce petit doucin-là vous acagnardit.
Ça vous cousine dans les jambes... Il est fort à
tourner du vinaigre, ce petit dégourdi-là...
C'est
pire que le chnic tout pur de mon capitaine, vous
savez, qu'était malade à Saint-Sigismond, et qui
disait que c'était du fil-de-fer.
« —
Eh bien! un peu d'effort et levez-vous...
« —
Mais... je cherche quelque chose...
« —
Là, mon garçon, vous avez ce qu'il vous faut, et même
un peu plus... Donnez- moi la main, et nous allons
rejoindre les camarades plus fermes que vous sur les
lois de l'équilibre. »
Nous suivons les contours de l'allée sans trop
contrarier la ligne droite, on cause, il me fait, en
cheminant, la peinture naïve de la guerre, telle qu'il
la comprend en ce moment. Il trouve que c'est bête...
(Il n'a peut-être pas si grand tort.) Il n'est point
content de la marmite ni du fourniment ; le coucher
est pitoyable; des corvées et le fourbi du matin au
soir. « Astiquer ses boutons, pivoter par le flanc
droit et le flanc gauche, comme c'est amusant ! Si
l'on avait donc une chopine pour remplir le bidon !...
Mais tout va à la diable !... C'est une vie de
purgatoire, ça, Monsieur l'aumônier !... »
Il
ne dit rien de la salle de police dont le spectre se
dresse derrière les bouteilles vides depuis la loi sur
l'ivresse, mais il ne tarit pas sur les qualités de
ses officiers et finit par s'attendrir jusqu'à pleurer
à la pensée du bonheur qu'il espère au pays.
Nos
capitaines, en hommes pratiques qui veulent l'usage,
en écartant l'abus, achètent le vin par pièces, en
font le prix de revient par litre, dégagé de tous faux
frais, et le distribuent équitablement aux hommes. Ils
consignent les cabarets au grand scandale des
sommeliers, qui comptaient sur les gosiers plus
altérés, et des gros bonnets de l'endroit qui vivent
de l'air du temps et ne sauront plus rien de nos
affaires.
A
Clairvaux, des ruines d'une belle forteresse, pleines
de grandeur et d'intérêt, dominent au loin la contrée.
C'était un but de promenade qui m'était d'autant plus
agréable que j'étais certain d'y rencontrer des
officiers et des soldats du 37e,
cantonnés aux alentours. Quelquefois on atteignait le
sommet du vieux donjon par un escalier qui n'est pas
sans danger. La vue de là s'étend sur la vallée qui
fuit vers l'horizon et dont la verdure naissante
empruntait une nouvelle beauté aux chauds rayons du
soleil. Le lierre, la vigne agreste, les herbes folles
et libres couvrent les vieilles meurtrières, enfonçant
leurs racines dans les contreforts et les grandes
assises des murailles. Les ruines de la vieille
chapelle qui semble appartenir au XIe
siècle attiraient surtout mon attention. Elle a
conservé une abside remarquable où le temps n'a pas
encore fait entièrement disparaître d'anciennes
peintures. Sur les voûtes en partie effondrées, un
petit bois a poussé, les épines sont en fleurs et de
jolies plantes naissent et meurent sans être
inquiétées. Autour des arceaux, les fraisiers
champêtres promettent une abondante récolte aux petits
oiseaux du bon Dieu, hôtes fidèles de ces demeures
abandonnées.
Vraiment ces grands débris, lorsque le printemps
recouvre de sa riante parure les ravages des hommes et
du temps, seraient dignes d'être admirés par un
peintre ; mais la nature a des beautés qui sont pour
tout le monde.
Un
jour que l'air était très doux, que tout était paix et
silence, je m'étais arrêté plus que de coutume en cet
endroit si varié, qui n'était ni le monde ni la
solitude, mais qui semblait, je ne sais pourquoi, ce
soir-là, en harmonie parfaite avec mes idées, je
rencontre un des officiers du 37e
et nous causons longuement.
Le
lieu convenait aux rapprochements austères. Ces ruines
couvertes de mousse, ces pierres disjointes par la
main des hommes et des siècles, ont été imbibées de
larmes et de sang, puisque la destruction est de tous
les âges et de tous les pays, comme une loi générale,
mystérieuse, que notre esprit ne peut comprendre.
Assis sur ces voûtes à demi effondrées, ce que nous
avons dit de la guerre au temps passé et de nos jours,
je ne l'ai pas retenu ; mais ce que je n'ai pu
oublier, c'est l'accent ému avec lequel, lorsque nous
nous séparâmes, le lieutenant me dit ces paroles : «
C'est étrange! il n'y a que quelques jours que je
commence à sentir la joie de me savoir vivant !... ces
six derniers mois sont pour moi comme un affreux
cauchemar. J'en ai tant vu mourir du 37e
!... Je jouis du bonheur qu'aura ma pauvre mère à me
revoir. »
Puisse-t-il l'avoir retrouvée, et n'être pas tombé
auprès de son brave colonel et d'une partie de ses
frères d'armes quelques mois plus tard en entrant dans
Paris !...
…........................
Le
9 mars, dans la soirée, la nouvelle de la mort de
Marcel de Jumilhac vint assombrir pour le 33e
la joie du retour. Nous apprenons qu'il a succombé à
Laval, à l'ambulance des Pères de Saint-Michel, où
nous l'avions laissé. Ce jeune lieutenant à la figure
imberbe, doux, éminemment modeste, laissant deviner
ses qualités, était doué d'un charme parfait. Tout en
lui respirait la bonté, commandait l'affection. A la
fin de la campagne, à Andouillé, où il s'alita tout à
fait, la souffrance avait donné tous les dehors de
l'âge mûr à sa sympathique nature; et malgré cela on
avait conservé jusqu'au dernier jour l'espoir de le
voir revenir.
Aussi tout le monde fut affligé. On me demanda pour le
lendemain une messe de requiem, que je célébrai dans
la grande église paroissiale de Thuré pour lui et
aussi pour les nombreuses victimes que la guerre avait
faites dans notre régiment.
Ce
même jour, notre général de brigade, le colonel
Ribell, vint nous faire ses adieux dans des termes
qu'aucun des officiers n'a oubliés.
Le
15, nous rendons les armes et les effets de campement
à la manufacture de Châtellerault, et le 16, départ
pour le pays. Les étapes furent doublées, et personne
ne s'en plaignit. Le bonheur donnait des ailes, et les
jarrets ne pliaient pas.
Neuf et dix lieues par jour à pied étaient au-dessus
de mes forces; mais je dus à la générosité du
capitaine adjudant-major de Grandval de les faire en
voiture, derrière le régiment, nous arrêtant avec lui
à toutes les étapes.
Si
le pays que nous avons traversé depuis Châtellerault,
Loudun, Saumur, jusqu'à Baugé a été épargné cette
fois-ci par la guerre, les ruines de forteresses et de
châteaux parsemés dans ses vignobles indiquent qu'au
Moyen Age il a été profondément tourmenté.
En
route nous apprenons la révolte sanglante de la
capitale. Après avoir vu la patrie épuisée, enserrée
dans les griffes de ses implacables vainqueurs, il
faut que nous la sachions déchirée par les mains de
ses enfants. L'heure est singulièrement triste, et
notre cœur n'est pas tout entier à la joie du retour.
A
La Flèche, le sous-préfet et le maire viennent
recevoir le 33e
et lui procurer dans la ville la meilleure
hospitalité. Le premier bataillon se disperse et le 2e
et le 3e
reprennent la route du Mans. La dernière étape où l'on
s'arrêta pour secouer la poussière du chemin, fut
Arnage.
Un beau soleil répandait sa lumière sur cette route
que nous avions vue couverte de neige...
____________
JURIDICTION CRIMINELLE. Cour d'assises de la
Charente-Inférieure (Saintes). Audience du 24 août
1872 : (Presbytère de Thuré). Le
Droit. Journal des tribunaux
Sites incontournables :
La
guerre de 1870
vue
par Pierre Eugène Priouzeau
Suzette Favreau (GeneaNet)
Armée
de la Loire
Troisième
République
Guerre
1870-1871
La
guerre de 1870 en images
L'histoire
par l'image
Histoire
de la guerre de 1870-1871
1870-1871
en livres et parutions, une petite
bibliographie
Almanach
des événements météorologiques
|
_
A lire :
Le 19 juillet 1870, humilié par la Dépêche
d'Ems que venait de lui adresser Bismarck,
Napoléon III déclarait la guerre à la Prusse.
Très vite, les armées françaises allaient
subir de graves revers qui conduisaient à la
chute de Sedan, à la capture de l'Empereur et
à la proclamation de la 3e République, le 4
septembre. Malgré la constitution d'un
gouvernement de Défense Nationale, l'ennemi
déferlait sur la France et Paris était bientôt
assiégé. Dès le mois d'octobre, les uhlans,
ces cavaliers prussiens de triste mémoire,
allaient même franchir la Loire et pousser des
avant-gardes dans les villages du sud de la
Sologne.
C'est là que vivait François Turpin.
Dans l'insouciance de ses 20 ans, celui-ci
avait tout pour être heureux : il aimait son
travail de bouvier aux Granges Rouges, une
modeste ferme solognote, il était amoureux fou
de Marie, la jeune bergère de la métairie
voisine, et il venait de tirer un bon numéro
qui le dispensait de servir dans les armées
impériales. Et puis, soudain, tout bascula
avec la déclaration de guerre. Incorporé au
19e Régiment de la Garde Nationale Mobile,
jeté bien malgré lui dans le conflit, François
allait faire son devoir jusqu'au bout, de la
Sologne aux plaines de Beauce et de Châteaudun
au siège de Paris.
Pendant ce temps, Marie vivra dans
l'inquiétude, attendant obstinément le retour
de son promis malgré l'arrivée des Prussiens
qui réquisitionnent et pillent mais
s'aventurent parfois bien imprudemment dans
les marécages solognots habités de maléfices.
Président de la Région Centre, ancien
enseignant, historien et romancier, Alain
Rafesthain nous dresse un tableau authentique
des traditions et des turbulences d'une époque
méconnue.
Mieux qu'un ouvrage historique, ce roman tout
en sensibilité et riche en rebondissements
nous permet d'appréhender ce que furent pour
les Français les années terribles 1870 et
1871. |
 |
|
 |
|